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Archive for mars 2012

Je sais, je suis bavarde mais aussi têtue, on ne me refera donc pas. Revenons à Voltaire et cette période troublée car on sentait les prémisses du grand chambardement révolutionnaire, « si je suis tombé par terre, c’est la faute à Voltaire… »…Il est vrai qu’à force de refuser la religion et de le clamer haut et fort, ça donne des idées et aide à tomber du ciel jusque sur les barricades. A ce propos, il ne faut pas oublier qu’il avait une église dans sa propriété de Ferney, mais cela prête le flanc aux détracteurs et critiques qui se considèrent comme plus informés, j’ai tendance à penser qu’on ne sait pas ce qui se passait vraiment dans sa tête mais que c’est une façon de sonner les cloches à celui qui croyait en un « grand horloger ».

 

Bon, j’arrête de m’exciter sur Voltaire et j’aborde maintenant l’aventure de l’édition de Kehl. Tout a commencé quand Beaumarchais a décidé d’acheter à Panckoucke les droits sur les œuvres complètes que la nièce* de Voltaire lui avait cédés. Tout content de la bonne aubaine, Panckoucke qui n’osait pas prendre les risques d’une telle édition, a refilé la patate brûlante à Beaumarchais pour une somme rondelette. Il gagnait sur les deux tableaux.

L’aventure commençait pour Beaumarchais qui s’est comporté sans faille comme un entrepreneur puisqu’il a érigé, et équipé entièrement avec du matériel spécialement voulu par lui pour cette édition, une nouvelle imprimerie ; puis comme un éditeur, un promoteur et un financeur pendant de nombreuses années. Sa fortune fondait au fil des ans, pas sa détermination. Il a même réussi à mener son projet jusqu’au bout et de façon parfaite alors que Panckoucke, voyant l’avancée de son projet, a mené ou soutenu, on pourrait volontiers le voir comme initiateur avec de grands libraires et éditeurs, une entreprise de contrefaçon de l’édition de Kehl. Certes, pour Beaumarchais le chemin fut long et douloureux mais rien n’a pu l’empêcher de terminer cette œuvre qui par elle seule mérite d’être saluée. Parole de connaisseuse, il était aussi têtu que moi, c’est pour ça que j’ai grand plaisir d’en parler et de dire, pour ceux que ça intéresse, que pour reconnaître les contrefaçons, il faut regarder les pages de faux-titres  sur lesquelles sont inscrites quatre adresses possibles : Bâle, Deux-Ponts, Hambourg, Lyon. A bon entendeur.

 

Et pour tout vous dire, je suis épatée par ces 92 volumes parce que pour une édition qui a plus de deux siècles, la lecture se fait facilement sur un papier encore très frais…et oui, je les lis. Et la reliure ! Je vous dis pas. Ils savaient travailler et faire des choses qui plaisaient. Pas étonnant que cette édition soit si recherchée.

 

*Marie Louise Mignot (1712-1790). La nièce préférée de Voltaire qui devint épouse DENIS mais fut veuve dès 1744.

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Par qui commencer l’enquête ? Il y en a tellement qui se poussent du coude pour être le premier. J’ai choisi celui qui tient le plus de place dans ma bibliothèque. pensez donc, 92 volumes !

Eh oui, les connaisseurs ont tout de suite réagi : tous ces volumes sont consacrés à l’œuvre complète d’un seul homme, y compris sa correspondance : Voltaire et cette édition de 1785 est le fruit de l’obstination  opiniâtre d’un seul homme, Beaumarchais. Cet ensemble est aussi appelé édition de Kehl.

Maintenant que le décor est planté, il est temps d’écouter ce qu’en dit notre enquêteur Ali Babelbook.

Quand on parle de décor, celui-ci se pose un peu là. L’édition est belle et impressionnante et s’impose dans tout l’espace des rayonnages. Elle est plus qu’une présence, elle porte avec elle ce supplément d’esprit subtil qui classe aussitôt celui qui la possède parmi l’élite cultivée, mais aussi qui lui donne la responsabilité de la choyer et entretenir car il n’en est que le gardien passager.

C’est l’œuvre de la démesure. Démesure de l’écrivain d’abord, Voltaire, François Marie AROUET (21 novembre 1694 – 30 mai 1778 : 83 ans !), esprit libre et provocateur, chassé par les grands de son pays et parcourant l’Europe pour faire l’éducation des puissants. Il écrivait à d’Argental le 8 juillet 1772 : « je suis quelquefois honni dans ma patrie ; les étrangers me consolent ». Rejeté en permanence dans la basse-cour alors qu’il voulait être reconnu au palais, il se dressait toujours sur ses ergots pour claironner son indépendance, sa liberté de pensée et son refus de la religion. Ce qui lui valut d’être « embastillé » par simple lettre de cachet plusieurs fois, et de voir ses écrits censurés. On comprend pourquoi il passait le moins de temps possible en France. Ce bannissement l’a poursuivi après sa mort, à tel point que l’édition de ses écrits était interdite en France et donc il  a fallu transplanter une imprimerie hors des frontières, outre-Rhin à Kehl, pour pouvoir éditer ses œuvres posthumes.

Cette première édition posthume a été portée par Beaumarchais, grand admirateur de Voltaire, qui a voulu ériger à la gloire de ce dernier « le plus beau monument littéraire et typographique de ce siècle ». Là aussi il s’est agi d’une œuvre de démesure incroyable. Il en a fallu des hasards pour acquérir les droits sur la totalité des œuvres écrites, y compris la correspondance, de Voltaire, ensuite il n’a pas été simple d’échapper à la censure de Louis XVI qui interdisait toute publication de l’écrivain, même après sa mort. La seule possibilité était de franchir les frontières : le lieu choisi fut Khel, en face de Strasbourg. Une fois établie une nouvelle imprimerie, choisi le meilleur papier et fondus les caractères typographiques de Baskerville, le travail fut confié à Condorcet aidé de Decroix et Ruault. Tout était taillé à l’aune de la volonté, et des finances, de Beaumarchais qui ne voulait rien de mesquin : « je ne me consolerais pas d’offrir du médiocre ; je ne puis le supporter en rien : mais en ceci beaucoup moins qu’en tout le reste ». Après de nombreuses occasions d’abattement, notamment la sortie de contrefaçons dès les premières parutions, cet acharnement opiniâtre lui a donné raison. Cette édition qui comprend cinq versions distinctes (de 70 à 92 volumes) dont certaines illustrées par Moreau, parue entre 1785 et 1790, est considérée comme la plus réussie de toutes celles de Voltaire au siècle des Lumières. Elle porte le nom de l’édition de Kehl.

Qu’en pense l’ânesse docte ? https://alibabelbook.wordpress.com/2012/03/12/lanesse-sen-mele/

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